COP22: Entretien exclusif avec l’arganier

Pour la COP22, voici un Entretien exclusif avec l’arganier

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Arganier

Fidèle serviteur de l’homme et de la nature

Par Fettouma Djerrari Benabdenbi

 

A la veille de la Cop22, pour cette rencontre mondiale autour des questions sur le Climat, qui se tiendra à Marrakech du 7 au 18 novembre 2016, il nous a semblé pertinent d’aller au devant des acteurs principaux de l’environnement, dont l’Arganier : cet arbre magique, symbole de richesse et de générosité, qui ne peut nous laisser insensibles. Cet arbre qui donne tout et ne demande rien. Il sait conjuguer avec talent, utilité et gratuité, beauté et prospérité, modernité et tradition. Ecologie et économie. Nature et culture, l’humain et la Terre Mère Nourricière. Une véritable leçon d’humilité. Il nous enseigne comment honorer le vivant qui nous habite. Je vous invite à suivre avec moi, l’entretien exclusif qu’il a bien voulu m’accorder.

 

Fettouma.D.B : On dit de vous que vous êtes un fidèle sujet du Royaume du Maroc ?

Arganier : J’aime bien cette expression ; oui, un sujet acteur, utile, disponible et responsable. Mu par l’obligation de conscience et le devoir d’espérance.

 

Fettouma.D.B : Vous êtes à l’affiche de la COP 22, dans les programmes de reboisement, comme facteur d’adaptation au changement climatique ? Votre renommée traverse les mers et éveille de plus en plus l’intérêt des entrepreneurs, des écologistes, des scientifiques, d’ici et d’ailleurs ? Quel est donc votre secret ?

Arganier : Êtes-vous au courant du cas colombien dont a parlé le Professeur Rachida Nouaim, dans l’opinion du 6 avril 2006 ? Il parait que la Colombie a manifesté son intérêt pour deux cent mille plants de mon espèce ! Economie et écologie, le couple du siècle ! Quand nous sommes savamment valorisés, nous sommes capables de réaliser de belles performances économiques, sociales et environnementales.

L’intérêt des pays du Nord pour ce que l’arganier représente, fait ses preuves au quotidien, en termes de production à forte valeur ajoutée.

Nous sommes bien connus en Suisse, en Allemagne, en France, au Japon, en Belgique, au Canada, de plus en plus aux Etats-Unis. Mais notre voisin direct, l’Algérie, commence à s’intéresser à nos points forts ; il aimerait bien nous cultiver massivement. Il y parviendra sans doute, un jour. Avec la manne financière du gaz et du pétrole, il n’aura aucune difficulté à attirer les meilleurs chercheurs et développeurs, dans ce domaine.

De vous à moi, j’ai bien peur de l’immigration forcée. Profondément citoyen marocain ; je me plais bien dans mon pays. Mais j’ai besoin de plus de respect et d’amour pour livrer passage à la beauté et à l’utilité, qui m’habitent. Naturel, n’est ce pas ?

Par exemple, que l’on me protège des chèvres et des chameaux qui broutent toutes mes productions, celle de l’année en cours et les bourgeons de l’année à venir, m’empêchant de me développer. Je n’ai rien contre ces animaux, alliés du paysan. Mais élevés dans des enclos, ils pourraient se nourrir du tourteau que je laisse, quand l’homme et la femme ont fini d’extraire de mon fruit, toute l’huile que je contiens.
Que l’on me protège de toute autre forme de prédation foncière, car je suis l’unique rempart contre la désertification, qui menace le sud.

 

Résultat de recherche d'images pour "photo arganier"   Fettouma.D.B : Arganier, vous êtes très sollicité ces derniers temps, et pourtant vous restez méconnu dans votre pays d’origine. Pourriez- vous nous dire qui vous êtes ?

   Arganier : C’est vrai ; vous avez en partie raison. Nul n’est prophète dans son pays !

Mais méconnu par qui ? Certainement pas, des paysannes et des paysans. Certains chercheurs ! Quelques entrepreneurs !

Les habitants du Sud marocain me connaissent bien. Je suis un Arbre à 100% marocain, à multiples usages ; dont chaque partie est exploitable, constituant une source de revenus pour plus de trois millions de marocains.

Je m’étale sur une superficie approchant les 800 000 ha. Je pousse dans les zones arides et semi-arides du sud-ouest du Maroc. On trouve quelques traces vivantes à Tindouf ; fossilisées en Maurétanie.

Je sais résister à la chaleur et peut supporter des températures allant jusqu’à 50°C. Grand, élancé, touffu, tout de vert vêtu, je peux atteindre jusqu’à 8 à 10 m de hauteur. Mon fruit est unique, il n’est pas plus gros qu’une noix, mais quelle efficacité !

Jaune, parfois sillonné de rouge, il est recouvert d’une pulpe que les chèvres et les chameaux adorent. A l’intérieur du noyau dur, les femmes aux doigts de fée et aux couleurs chatoyantes, vont chercher les amendes huileuses, qu’elles broient puis pétrissent, pour extraire jusqu’à 55% de mon huile dorée.

Mon rôle dans l’équilibre écologique est irremplaçable. Grâce à mes racines longues, fines et profondes, je sais maintenir les sols, entretenir leur fertilité et les protéger contre l’érosion hydrique et éolienne qui menace de désertification, la terre, notre mère nourricière.

Ceux qui croient en mes pouvoirs, disent que je suis le seul arbre qui soit le mieux adapté aux régions arides et semi-arides, dont je constitue le dernier rempart contre la désertification.

C’est un trait de caractère, j’aime le partage. Je participe à la fixation des sols que j’enrichis de matières organiques issues de mes feuilles mortes, nécessaires aux multiples variétés végétales, qui tirent sans complexe, profit de l’humidité et de la protection que j’assure naturellement et sans contrepartie.

 

Fettouma.D.B : La nature vous a comblé, quels sont vos atouts ?

Arganier : Je suis un arbre, et comme tous les arbres, j’offre du bois. Un bois dur et résistant, fort apprécié comme matériau de charpente et l’outillage agricole. Je mets du temps à me consumer, mais ce qui m’utilise comme combustible risquent à terme de me porter préjudice. Du temps du protectorat, pour ceux qui ne le savent pas ; je servais de charbon pour faire fonctionner les locomotives de l’occupant.

Ce n’était certainement pas le meilleur usage ; car trop convoité dans ce sens, je n’aurais jamais pu offrir d’autres utilités hautement plus rentables et plus productives.

En fourrage, je suis le plat préféré des chèvres et des chameaux. Je ne suis pas un arbre à abattre, je suis trop précieux pour finir dans les cheminées.

Si l’homme m’exploitait intelligemment, je deviendrais pour lui, un grand pôle économique dont le Maroc pourrait devenir fièrement leader. Le seul pays de la planète qui abrite à la fois, des millions d’arbres de mon espèce. Je peux vous garantir et sans complaisance, que je suis une aubaine économique, écologique et culturelle. La grande Baraka du pays. Fidèle serviteur de l’homme et de l’environnement.

L’homme peut s’enrichir de mes multiples usages : extraire mon huile et la transformer dans tout le Royaume, en créant des unités de production, générant des empois dans l’agriculture (production de plants, cultures biologiques associées, élevages intensifs de caprins) ; industries de transformation (alimentaires, cosmétiques, médicales, et para médicales…) ; services (emballage, distribution, publicité…).Résultat de recherche d'images pour "photo arganier"

Essayez-moi dans des vergers, faîtes participer vos chercheurs en biotechnologie. Cela dit en passant, un laboratoire en biotechnologie est vivement recommandé. Il ouvrira d’autres perspectives en agroforesterie et dans d’autres domaines ; et fera du Maroc, une plate forme scientifique confirmant son leadership en la matière.

C’est vrai qu’aujourd’hui, je reste l’élément dynamiseur des coopératives féminines ; mais imaginez-moi avec une plus grande efficacité productive, un management modernisé, une exploitation programmée, et des produits à haute valeur ajoutée, in situ ?

Tout ce que je produis, est source d’activités génératrices de revenus ; les AGR comme il est dit et répété.

Le tourteau dont je vous ai déjà parlé, cette sorte de pâte compacte, résidu de l’extraction d’huile, est un complément énergétique efficace dans l’engraissement des bovins.

Mon huile est comestible ; elle a un goût de noisette et possède des propriétés diététiques très intéressantes, très riches en acides gras insaturés, dont une bonne proportion d’acide linoléique.

La pharmacopée traditionnelle a largement exploité mes vertus, surtout pour les maladies de la peau. Mais les chercheurs et les scientifiques des universités, au Nord comme au sud, vont confirmer mes grandes propriétés biologiques et justifier ma présence dans la cosmétologie de luxe. L’intérêt de l’arganier n’est plus à démontrer.

Les cardiologues en pincent pour moi. Ils m’ont décerné, il n’y a pas longtemps, le prix international de cardiologie, pour mon impact positif sur le « mauvais » cholestérol.

 

Fettouma.D.B : L’on dit que vous êtes menacé, qu’en est-il ?

Arganier : D’après les spécialistes, l’arganeraie marocaine régresse à raison de 600 hectares l’année. En l’espace de 50 ans, nous sommes passés de 100 arbres à l’hectare, à 30 arbres seulement.

Les changements climatiques, l’accroissement de la population et du cheptel, l’apparition des cultures intensives, notamment le maraîchage sous serres, dont les besoins en eau jurent avec la raréfaction de cette ressource, source de toute vie ; sont autant de raisons qui expliquent le déboisement, la désertification accrue, et l’exode accentué des populations rurales vers les villes de la région…. Bidonvilles, puis béton-villes font leur apparition et se multiplient.

Nous sommes véritablement en danger Et l’homme et la femme, dont le destin est lié au notre, souffrent profondément de cette dégradation.

Heureusement, qu’il y a de plus en plus, une prise de conscience à notre égard ; mais les tentatives restent timides. Espérons que les initiatives de développement humain, vont trouver un grand écho auprès des participants de la COP22, pour faire de l’arganier et autres produits d’accompagnement, un véritable pôle de compétences pour les régions du Maroc, du Maghreb, et d’Afrique.

Les universitaires commencent à nous porter dans leur estime. C’est grâce à eux que l’arganier connaît un regain d’intérêt. Les entrepreneurs financent les études et les recherches scientifiques, puis appliquent avec assurance les résultats, créant de nouvelles gammes de produits plus rentables, à forte valeur ajoutée.

Nous sommes prêts à reboiser et à infiltrer s’il le faut, les forêts d’eucalyptus en mal de vivre, dont les besoins en eau, importants appellent avec le temps qui courent, à des restrictions.

Le professeur Rachida Nouaim, un produit bien de chez nous, actuellement en poste à Dijon, a planté un arganier devant chez elle, à Settat. Il est grand, beau, et chargé de fruits et de bourgeons. Je n’aurai jamais pensé qu’un tel miracle pouvait se réaliser. En fait, il s’agit d’une technique qui permet aux arbres de mon espèce, de vivre en bonne santé, et de s’adapter presque partout, en montagne, en bord de mer ou ailleurs.

Les plants qu’elle prépare avec professionnalisme et amour sont tous « mycorisés », donnant lieu à une nouvelle race d’arganiers plus forts, plus robustes, et plus productifs, comme en témoignent les arganiers de Jnane Lakbir de Dar Bouazza,

Fettouma.D.B : En partant de votre vécu riche en expériences, n’auriez vous pas quelques recommandation pour nos décideurs présents à la COP 22?

Arganier : Je crois l’avoir dit plus haut, l’enjeu pour nous, serait de stopper net le processus de régression de l’arganeraie, de planter un maximum d’arbres, et d’en rationaliser l’exploitation. Une stratégie nationale ! Internationale ! Je suis patrimoine de l’humanité !

Voilà mes recommandations, paroles d’Arganier :

  • Partout des plantations sur plantations d’arganiers, sans cesse renouvelées, en vergers si possible.
  • Des textes de lois pour protéger et sauvegarder le patrimoine de l’arganier. Le Dahir de 1925 qui accordait de larges droits de jouissance aux usagers, méritent d’être revu et corrigé, exprimant plus d’obligation d’entretien des arbres par leurs exploitants directes.
  • Des campagnes d’information et de sensibilisation auprès des exploitants locaux et de l’opinion publique locale, nationale et internationale, sur les spécificités, l’importance et l’intérêt de la conservation de l’arganier : l’arganier patrimoine de l’humanité.
  • Des manifestations à travers le Royaume, pour fêter la beauté et l’utilité de l’arbre.
  • Des grandes foires nationales et internationales pour promouvoir les produits, et valoriser la diversité et la qualité.
  • Des actions pédagogiques dans les manuels scolaires
  • Plus de recherches scientifiques, avec un rapprochement université-entreprise, et un laboratoire en biotechnologie.
  • des chairs à l’université, avec des unités de valeurs spécialisées. Depuis quelques années, je jouis d’une chaire de l’UNESCO.

Fettouma.D.B : Vaste programme, il s’agit là d’un projet de société !

Arganier : Je suis un compagnon fidèle de l’humain ; nous partageons l’espace depuis des millénaires. Une histoire à connaître et à transmettre aux générations futures, un devoir de mémoire. Demandez donc aux populations berbères, elles en ont des choses à raconter sur notre histoire commune !

Pour conclure, Jalal Eddine Rumi dit un jour, « Que la beauté que nous aimons soit celle que nous faisons ». Cette belle phrase a certainement inspiré mon ami l’écureuil sauvage, à qui je dois ma survie. A chacun de ses passages sous l’ombrage de mes branches secouées par le vent, il ramasse mes fruits tombés, les enfouit dans le ventre de la terre, puis en amnésique involontaire, les oublie. La nature fait le reste, et donne naissance à d’autres arganiers partout où vit ce petit animal.

Sauvage dit-on ? J’ai le sentiment profond, qu’il est civilisé naturellement ; la civilisation de la biodiversité, de la solidarité, de la générosité et du respect des différences.

 

Fettouma.D.B : Merci Arganier pour cette belle leçon de vie pour l’humanité, la race dite supérieure.

Fattouma Djerrari Benabdenbi

Paysanne

Présidente de Terre et humanisme Maroc

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